Maîtresse Shiva en a marre …

Il y a quelques années, j’enseignais le français aux enfants primo-arrivants en école élémentaire. J’avais ce qu’on appelle un poste de CLIN itinérante, je me déplaçais dans les écoles à la rencontre de mes petits élèves étrangers de tous âges (6 à 10 ans) et  de toutes nationalités (russe, turque, brésilien, serbe, croate, tchétchène, marocain, algérien, roumain, italien etc…). J’avais également un 1/2 poste de maître formateur au CASNAV (Centre Académique pour la Scolarisation des enfants Allophones ).

C’est comme ça que j’ai rencontré E… et sa maman G…., tout juste arrivées de Turquie.

Quand je finissais ma journée dans une école, je croisais souvent G…. qui elle, au contraire, commençait la sienne.

Elle donnait les cours de langue et de culture d’origine turque dans les écoles.

G…. connaissait déjà un peu le français mais pas sa fille qui n’avait que 8 ans, donc E…. était mon élève.

G…. et moi avions toujours un petit quart d’heure de battement vers 16H30, on en profitait pour  fumer une petite clope derrière l’école, tout en discutant de nos élèves respectifs.

Elle me demandait si tout allait bien avec sa fille E…., savoir si elle faisait des progrès en français.

Nous étions chacune fraîchement divorcées, on a rapidement sympathisé et nous nous sommes rapprochées.

Sa fille ayant l’âge de mes filles, tout naturellement, j’ai invité E…. et G…. à la maison et nous sommes devenues amies.

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E…. a fait de rapides progrès car sa maman tenait à ce qu’elle soit bilingue, il y avait une motivation commune, s’intégrer et peut être rester en France.

Elles sont restées cinq années, puis le contrat de G…. se terminant et n’étant pas renouvelé, elles sont reparties en Turquie.

On a gardé un lien via Facebook et Messenger jusqu’à aujourd’hui. Elles sont revenues en France l’année dernière mais cette fois à Nantes.

E….. qui, cette année passe le bac français, a voulu revenir dans la région pour participer aux portes ouvertes de l’université et peut être s’y inscrire à la rentrée.

Je l’ai accueillie pour un court week-end et ce fut une grande joie et un vrai bonheur de la retrouver.

Tout ça pour dire qu’à la rentrée de janvier cette année , j’ai reçu en tant qu’instit de maternelle en rep+, une formation du CASNAV et que je me suis sentie comme une cocotte minute prête à exploser…

J’expliquais que tous les élèves allophones que j’avais eus quelques années auparavant, ceux qui avaient le mieux réussi (certains étaient même les premiers de leur classe), c’était ceux qui avaient compris qu’il y  avait un enjeu pour eux et leurs parents (le plus souvent ne pas retourner dans leur pays d’origine et trouver un travail, S’INSTALLER et VIVRE en France).

Si la famille n’a pas cette motivation et ne la communique  pas à ses enfants, ça fonctionne beaucoup moins bien voire même pas du tout. En tant qu’enseignant, on peut mettre en place toutes les nouveautés pédagogiques que l’on veut, si en face, l’enfant apprenant n’est pas motivé, ne comprend pas l’enjeu qui se joue, ne voit pas la nécessité d’être bilingue, ça ne marche pas. D’autant plus quand ses parents lui font espérer un retour au pays. Je suis d’accord sur le fait que le milieu social joue beaucoup mais il ne faut pas généraliser non plus.

Ce que le Casnav me propose de mettre en place lors de cette journée de formation est à nouveau très lourd, demande du temps, du matériel, de l’investissement… Mais il paraît que ça vient du Québec et que c’est formidable (je rappelle juste qu’on ne peut pas comparer ce qui n’est pas comparable, j’entends par là le système éducatif, les langues enseignées, les catégories sociales immigrantes, les modalités de naturalisation etc…)

Pour la faire courte, en maternelle, ce serait bien que j’ai dans ma classe un imagier avec le mot étranger  et sa traduction française afin de communiquer avec l’enfant en cas d’incompréhension) et de faire des « PONTS » entre sa langue maternelle et le français.

Oui bien sûr…

Je suis en REP + avec des enfants issus d’origine diverses  et variées (arabe, turque, serbe, croate…) donc, je me vois bien avec mes différents classeurs d’imagier à farfouiller tout le temps pour trouver le putain de mot qui me manque pour me faire comprendre. Si tant est que le mot dont j’ai besoin soit bien dans l’imagier…

Evidemment,  pendant ce temps là, mes vingt autres élèves seront forcément sages et autonomes, comme on le voit toujours dans les vidéos du site de formation à distance, j’ai nommé… Magistère.

Je n’aurai pas Deniz qui pisse en cachette derrière le coin garage, je n’aurai pas non plus  Tahla qui grimpe sur l’étagère pour choper sa voiture confisquée (il est très fort en escalade), je n’aurai pas non plus Aya qui hurle parce qu’on lui aura piquée son tablier de cuisine… non, non, je n’aurai pas tout ça…

D’après le CASNAV, ce serait bien aussi que je sois avec mon  microphone à l’entrée de l’école, au moment de l’accueil, pour demander aux parents de me traduire dans leur langue un mot que j’enregistrerais et collecterais dans une application  de mon ipad (je n’en ai pas mais c’est pas grave) pour que les enfants puissent l’utiliser à leur tour sur leur tablette ( ils n’en ont pas mais c’est pas grave) et s’apercevoir que parler leur langue en classe, c’est permis, ça n’est pas interdit, ni tabou ; la preuve, la maîtresse fait des « PONTS » entre le français et leur langue maternelle, elle sait dire en plusieurs langues « Bonne année » par exemple…

Oui bien sûr…

Je finis déjà de mettre en place et m’approprier le carnet de suivi pis je reviens ok ?

(Pis je n’empêche pas les enfants à parler entre eux en turc aux coins jeux et ça ne les empêche pas non plus d’essayer de parler français au coin langage et d’être fier de dire le bon mot ; ils ont 3/4 ans mes nains   ❤ )

Pis comme il n’y en avait pas assez, une autre formation sur le langage cette fois,  eut lieu deux semaines plus tard et nous invitait à enregistrer des séances de langage avec chaque élève, individuellement donc… plusieurs fois dans l’année tant qu’à faire, pour constater leurs progrès dans la langue.

Oui bien sûr… Quand  mon nain ne dit rien en septembre puis qu’apparaissent une petite voix et un mot en décembre, une phrase en février et un échange langagier en juin, je n’ai pas besoin de microphone pour constater les progrès du gamin.

Juste pour préciser, ça fait bientôt six semaines qu’on a eu cette formation…

ça fait six semaines que mon ancien collègue du CASNAV ne nous a toujours pas envoyés les liens « intéressants »  de sites et autres outils numériques dont on pourrait se servir.

Je n’ai toujours pas d’ipad (et mes élèves n’ont pas de tablettes non plus d’ailleurs) ni le nom de l’application si prometteuse pour enregistrer les parents (ça devait être dans le mail).

Alors oui, je pourrais tendre mon micro aux parents au moment de l’accueil le matin et qu’ils me traduisent dans leur langue,  les mots dont j’ai besoin au quotidien avec mes élèves pour faire des « PONTS » entre le français et les différentes langues de ma classe…

Oui je pourrais…

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Mais comme il faut déjà que je garde toujours mon téléphone portable près de moi, prête à dégainer pour prendre en photo la réussite de plusieurs élèves dans la journée, afin d’imprimer ces photos et les consigner dans le carnet de suivi, je me vois mal avec ma tablette ou mon iPad en plus, sans compter mon microphone et mes imagiers…

  • J’en ai déjà ras le bol d’avoir plus de photos de mes élèves sur mon téléphone que de photos de mes propres enfants,
  • j’en ai assez d’avoir un téléphone qui merdoie parce que la mémoire est pleine et que je dois me résigner à acheter une carte micro SD pour gagner en mémoire,
  • je n’ai pas envie d’avoir encore en plus des audios mp3 de mes élèves au milieu de mes audios de méditation et de relaxation parce que j’en ai vraiment besoin de ça par contre, pour débrancher de ma journée,
  • je ne suis pas Shiva qui sait jongler avec appareil photo, iPad,  microphone, imprimante, clé usb, et je ne connais pas un corpus de mots a minima dans 5 ou 6 langues différentes … pour faire des putains de « PONTS » avec mes élèves !

J’ai envie de dire MERDE !

Jouer, peindre, patouiller, chanter, danser, mimer, faire de la cuisine, bricoler, voilà mes « PONTS » pour communiquer avec mes élèves.

Je ne sais pas si t’as remarqué cher lecteur, mais durant toute cette journée de formation, on n’a pas arrêté de me dire de créer « des ponts ». Ben, désolée, je ne suis pas dans le BTP. Ouais je sais, je suis de mauvaise foi.

E…. m’a apportée une jolie réponse lors de son séjour à la maison :

« J’étais obligée d’apprendre le français mais mes parents m’ont expliquée qu’être bilingue était un atout. Que même si on ne restait pas en France, il fallait connaître la langue car ça m’ouvrira des portes plus tard, adulte. Quand je suis arrivée en France, ma maman n’a pas mis les chaînes turques à la télé. Il n’y avait que les chaînes françaises.

Je regardais les dessins animés uniquement en français pour m’imprégner.

Et j’avais des copines à l’école, si je voulais jouer et communiquer avec elles, fallait que j’apprenne le français, quelle que soit leur origine.

Depuis que je suis revenue en France, j’ai constaté que plein d’enfants dont les parents sont d’origine turque comme moi, parlent mal leur propre langue maternelle, j’ai du mal à les comprendre et parfois même leurs parents ne les comprennent pas ! Si on parle mal sa propre langue maternelle, on ne peut pas apprendre une autre langue. Si on ne s’ouvre pas à l’autre et qu’on reste enfermé dans sa communauté, on n’apprend pas. »

(Voilà voilà…)

« Et ce que j’aimais bien quand j’apprenais le français avec toi c’est qu’on faisait plein de jeux de memory, loto, on jouait à « qui est-ce ? , au jeu de 7 familles, aux dominos, tu te souviens ? J’ai appris plein de vocabulaire comme ça, puis on lisait des albums et même on regardait des vidéos de Mister Bean et on racontait ce qu’il faisait, c’était drôle ! Même une fois, on a préparé un goûter, on a mis la table et on a fait la vaisselle… c’était cool. Et quand on était fatigué, tu nous donnais des coloriages d’images sur notre cahier et juste on écoutait. »

pksxhew

 

 

 

 

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16 commentaires

  1. Shiva ne serait pas une meilleure maitresse que toi, j’en suis sûre !!! Tu connais les accords toltèques ?? L’un d’eux nous dit : « faites de votre mieux » et c’est ce qui m’aide à ne pas me décourager quand je vois que je ne semble pas à la hauteur des attentes que l’on a envers moi.. j’ai fait de mon mieux à ce moment là et c’est ce qui compte ! et à bas la course à toujours plus de technologie dans nos classes… un peu plus de manipulation avec de vrais objets et de communication simple et directe serait sûrement bénéfique !

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    1. Merci Denise c’est ce que je pense aussi ! Manipuler, jouer, faire des choses qu’on n’a pas l’habitude de faire à la maison. Mes collègues et moi avons déjà entendu les parents dirent que leurs gamins passent le week-end devant leur tablette et comme ça ils sont tranquilles, c’est super ! Ben, la tablette en classe elle n’est pas prête d’arriver déjà financièrement parlant et je demande à voir combien de temps ça va durer sans qu’elle soit abîmée…

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    1. c’est ce que je me suis dit « je n’ai pas trop merdé avec les moyens du bord, à savoir des outils que je me suis créés car il n’y avait rien à l’époque quand j’ai repris le poste » et ça date déjà d’une dizaine d’années 😉 Merci !

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  2. Tellement vrai! Des formations, des  »il faudrait », des  »regardez comment il faut faire », des promesses de liens, de matériel, de… et puis rien! Paroles, paroles, paroles! Et si on se centrait sur l’essentiel?! En tant qu’enfant d’immigrés, je ne peux que te donner raison! Faut arrêter de vouloir faire tout et n’importe quoi! La langue et la culture d’origine, c’est à la maison, même si c’est riche d’en parler PARFOIS à l’école.

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    1. Oui bien sûr que c’est riche d’en parler à l’école, mais il faut laisser place à la spontanéité, au naturel, à l’échange sans objectif spécifique derrière.
      Une fois avec mon petit groupe d’élèves arabe, turc, serbo croate etc… (quand j’avais le poste de clin) on s’est mis à comparer nos prénoms dans les différentes écritures, ou leurs signification (« Melek » le prénom turc veut dire étoile) puis une élève marocaine a écrit mon prénom en arabe, j’ai essayé de le réécrire, elle m’a corrigée puis elle a écrit le sien avec notre alphabet) ben pour moi ça c’est de l’échange.

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  3. Nous arrivons tous et toutes au même conclusion. Il y a bcp déballés choses sur le papier dans les bureaux du ministère mais sur le terrain on fait avec ce qu’on a. Et comme on peut. Prenez soin de vous, continuez méditation et relaxation et gardez votre motivation auprès de vos « nacontinIls ont de la chance dévoué avoir comme maîtresse.

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    1. Merci Cathy, c’est vrai on fait avec ce qu’on a et c’est comme ça qu’on trouve des trésors d’imagination et de création, des petits trésors ou petits trucs pédagogiques qui fonctionnent à merveille ! mais ça , nos supérieurs hiérarchiques ne le voient pas souvent ou s’en servent de faire valoir… Mais ça c’est une autre histoire

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  4. Tu as raison, ras le bol d’essayer de faire au mieux sans moyen ! Si on a des techniques qui marchent, pourquoi devoir en accepter d’autres ! Dans le même style, on n’accepte mal que j’inclus en ulis des élèves en difficulté chez mes collègues….mais si ça marche, m….
    Et sinon, juste y a une fois dans l’article où tu as laissé le prénom de E…

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    1. Oui Marianne, tu as raison !
      Ce qui avait été très mal vu au départ quand j’avais le poste de clin, c’était d’intégrer les élèves allophones sur les temps de lecture ou d’écriture du CP (évidemment dans la limite du raisonnable, je n’allais pas mettre un enfant de 10 ans en CP même 1 heure) afin qu’ils apprennent la phonologie (pour les turcs les on/en/in sont des casse tête), fassent un peu de lecture avec des phrases simples compréhensibles pour eux, qu’ils prennent confiance en eux pour progresser encore etc… L’enseignant de CP voyait ça souvent comme l’arrivée d’un PROBLEME dans sa classe alors que ce n’était qu’un enfant qui demandait à apprendre.
      Souvent cela ne durait que deux ou trois mois et bim ! l’enfant s’envolait dans l’apprentissage de la langue 😉

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  5. Ton témoignage me touche, je m’aperçois que c’est partout pareil !!! (moi aussi, je dégaine mon portable pour prendre des photos de mes 26 élèves de REP ou RRS selon la mode…)je jongle entre les cahiers de réussites, les élèves non francophones et les pseudo francophones dont il faut convaincre les parents qu’ils auraient bien besoin d’un orthophoniste …les collages des petits papiers dans les cahiers de brevets, dans les cahiers des écrits, les cahiers d’arts, les évaluations en langage en individuel sur 10 pages de lexique… ras le bol de nous prendre pour des c… et de justifier des 108 heures que tu DOIS! (alors qu’on ne compte pas les retards de x et y systématiques puisque tu es obligée de les garder, les réunions pendant midi pour faciliter le bon déroulement des décloisonnements annulés pour cause de l’absence d’un collègue…, moi aussi la première photo qui apparaît sur mon PC c’est mes élèves …) j’en passe et des meilleures, on a choisi ce boulot par amour du métier mais parfois je m’interroge (le métier que j’exerce n’est pas aujourd’hui celui que j’ai choisi!)… bonne continuation!

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    1. c’est tout à fait ça… ce métier n’est plus du tout celui que j’avais choisi. Nos supérieurs hiérarchiques ne font pas confiance à l’enseignant, les parents du coup non plus d’ailleurs…
      Comment avoir confiance en soi après ça…

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  6. Ah… J’ai été une de ces élèves sauf qu’à l’époque, il n’y avait ni classe ni instit spécialisé.e, on nous a jetées dans le grand bain avec ma soeur (elle en CP, moi en CE1) et comme nos parents (bilingues) tenaient à la fois à ce que nous devenions bilingues ET que nous pratiquions notre langue maternelle à la maison, en deux mois on se débrouillait ! En 3 mois, j’étais première de la classe et un an plus tard, je sautais une classe. Alors nous aussi, télé en français avec dessins animés qui nous aidaient à pratiquer, parents qui voyaient l’intérêt d’être bilingues et qui nous aidaient, amis qui nous invitaient à jouer… et instit remarquable qui n’avait pas besoin qu’on lui parle de « ponts » 😉 Alors un grand bravo à maîtresse Shiva ! Poursuivez votre travail en ayant la certitude d’être très utile ! En tant que collègue dans le secondaire, je compatis… parfois on se demande ce que nos « supérieurs » ou formateurs ont dans la tête…

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